Sira Niamé - B0512

Les clés jetées clignent dans la soucoupe où s’entremêlent un bracelet en cuir, un ticket de ciné et des pièces de différents pays. La lumière s’intensifie crescendo, d’un orange seventies à un jaune mat plombant. L’appartement est silencieux à part, vaguement, le vrombissement du réfrigérateur. Toujours rien, aucune vibration, pas de sonnette à la porte ni sonnerie insupportable qui retentit. Pourquoi les bruits qu’on ne supporte plus, sont ceux que l’on désire quand ils ne viennent pas ? Je caresse l’écran tactile qui affiche 03h07. Plus de crime à cette heure-là mais un manque tout aussi criminel. Le téléphone est tiède, sa chaleur est mécanique mais cela reste une chaleur tout de même dans cette nuit immobile. Moins intense, elle me rappel celle de sa main, celle-ci qui m’attire vers son corps robuste. A l’évocation de ce souvenir, mon coeur s’emballe, mon corps crépite. Fruit du hasard, de l’alignement des planètes ou de ce demi-mètre de shooters enchaîné en moins de deux minutes ont fait que je suis tombé de mon vélo sur la piste cyclable. Une chute devant lui. Il s’est arrêté, est descendu de son vélib, s’est approché de moi et s’est baissé pour m’aider à me relever. 

 

 

Il est 2h07 à Bamako, à cette même heure sur cet autre fuseau horaire, la rencontre n’aurait pas encore eu lieu. Jetlag passionnel mais surtout décalage annuel, la même nuit mais pas de la même année. La fenêtre de l’appartement porte 107 est ouverte au rue 87 d’Hamdallay, dans la région de Mopti. Les voisins d’à côté discutent à la fenêtre tout en fumant leur cigarette. La fumée entre chez lui et lui donne envie instantanément d’en allumer une à son tour. La gitane rougeoie dans le noir, il s’approche de la platine, pose le diamant sur le vinyle et aux premières notes de XXX XXX, prend une grande bouffée de nicotine l’air rêveur et un brin nostalgique. Il sait ce qu’il va devoir laisser derrière lui. Tous ces souvenirs heureux enfouis dans le sillon du disque qu’il écoute, ce carrelage aux carreaux cassés, ce ventilateur au plafond qui tourne uniquement les jours de pluie. La lumière est toujours éteinte, seule la réflexion des réverbères sur le mur fait office de lampe. Ces reflets serpentent les murs. Une fois cette gitane terminée, il se baisse, sort quelque chose de sous le lit et jette sa valise bleue roi sur les draps. Après l’avoir ouverte, il y dépose quelques vêtements, des photos punaisées à même le mur et ses disques préférés de XXX XXX. Il sait qu’il ne va pas dormir, il préfère s’imprégner des odeurs de ce lieu, de cette lumière si particulière et de la résonance des pas dans la rue. Il s’assoit à côté de sa valise et s’allume une cigarette. Encore.

 

 

Une fumée blanche s’échappe du cendrier, je ne sais pas si il va venir ou non. Notre rencontre s’est déroulée si vite. Une fois relevé pratiquement collé à son buste, j’ai tourné la tête pour voir l’état de mon vélo et quand mon regard a croisé le sien, il m’a embrassé. Un baiser suave, intense mais fugace. Sans dire un mot, il est remonté sur son vélo et est reparti. Déboussolée, un peu perdue, instinctivement je l’ai suivi. A la bouche de métro suivante, il était en train de descendre. Le temps d’accrocher mon vélo, me voilà à sa poursuite, à descendre les marches deux à deux. Le train arrive, je saute par dessus la barrière et glisse dans le wagon pendant le signal sonore. Je le regarde. Lui ne m’a pas vu. J’ai encore le goût de sa bouche sur la mienne. Je sors de mon sac mon moleskine noir, y griffonne mon numéro de téléphone et mon adresse : 12, rue notre dame de Nazareth, code porte : B0512. Je me faufile à travers les voyageurs, entre deux turbulences arrache la page. A sa proximité, je sens son parfum musqué. Je passe entre deux personnes et face à lui, le regarde dans les yeux, prend sa main et y infiltre la page blanche. Cette invitation volante à un rendez-vous nocturne. Le métro arrive en gare, je descends en arrière, ne le quittant pas des yeux. Va t-il me suivre ? Nos regards sont inséparables et pourtant… Les portes se referment. Séparés. Le train part. 

 

Il est maintenant cinq heures. La lumière bleutée du matin remplace par strate celle des réverbères. Il ferme la fenêtre, tire les rideaux, vérifie une dernière fois que rien n’est oublié. Il ramasse un bracelet et un livre inachevé sur la table de nuit qu’il pose avec ses affaires. Un klaxon raisonne. Il prend sa valise et passe la porte. Il regarde une dernière fois cette chambre enfumée et ferme la porte avant de mettre un dernier tour de clé. Un chauffeur l’attend, direction l’aéroport de Bamako. La ville se réveille, les gens sortent, la vie défile sous ses yeux. Sa tristesse s’accélère proportionnellement aux kilomètres parcourus. Il ne part pas pour oublier ni parce qu’il y est malheureux, simplement parce que le monde est grand et que l’exile est à sa portée. Le monde l’attend, il ne sait pas encore où ou pourquoi mais il doit être au rendez-vous avec son destin. Le soleil se lève sur la piste de décollage. Il dépose sa valise bleue roi et valide son billet d’avion. Vol B0512 pour l’inconnu. Il monte à bord. Les portes se ferment. Le tarmac chauffe, l’avion prend son envol. Décollage.

 

Sira raconte, dans ce premier album, son histoire, celle d’une femme libre, impulsive et passionnée qui aime dévorer la vie sans se retourner. Son histoire mais aussi celle de son père qui, de Bamako, a décidé de prendre la route de l’exile. Pour garder le côté brute, cru de son intensité sentimentale, Sira explore un univers musical blues rock métissé par des sonorités maliennes ajoutant un supplément d’âme à ses paroles virevoltantes entre français, anglais et bambara. Le concept de l’album tourne de ce code : B0512.Chaque chanson a une adresse, un moment, une émotion. Entre la quête d’un ailleurs et celle d’un soupir amoureux, Sira nous emmène vers bon lui semble avec un sens mélodique hors paire.

 

A suivre… ?